STRONG CURRENTS PAR HECTOR ZAZOU

JOURNAL DE BORD 1993-2003: DIX ANS DE DOUTES A GOUTER


(dans le désordre chronologique mais dans l'ordre des chansons du disque)

Into your dreams:
Existe en différentes tailles. Finalement, ne reste que la voix. Et quelques bribes d'électronique. Texte écrit vers 95-96. Faisait partie d'une microtrilogie (avec Ocean of Sound). Première rencontre avec Laurie Anderson à la fin des années 70. Etait-ce avant ou après l'excellent Excellent birds (avec Peter Gabriel)? Perdue de vue ensuite, jusqu'à ce Meltdown à Londres (98?) où, avec Philip Glass, Mychael Nyman, Bob Wilson, Salman Rushdie, Ryuichi Sakamoto -sans oublier Lou-, mon nom est sur la liste des invités de Laurie, cheftaine de revue. Dans mon groupe d'un soir, Mimi Goese (dont j'ai produit un peu de son album pour Luaka Bop), Cathal Coughlan (ex Fatima Mansion), Ryuichi, Jean Marc Butty (devenu batteur à temps plein de Venus et, quand il lui en reste, de Salt avec Emma Stow) plus le quatuor Elektra (où officiait la violoncellistement belle Caroline Lavelle). Dans la salle Peter G, toujours excellent qui me présente la chanteuse tibetaine Yung Chen Lhamo, nouvelle recrue Real World. Je réaliserai, après qu'elle ait consulté son gourou, son deuxième album. Contact Andersonien renoué, échange de bon procédés, Laurie enregistre les trois textes que je lui envoie par fax. Voix crue, sans effet, déjà tellement pleine.


Mmmh:
Ecrit au printemps 97, avec l'irlandaise Nina Hynes, dans une église des Corbières, un soir d'orage. Séances pirates pendant l'enregistrement du disque d'un violoncelliste allemand nommé Wolfram Hushke, génie troublé hésitant entre Rostropovitch et Hendrix. Nina, pour deux chansons (dont un duo avec Peter Hammill), partageant les vocaux avec Mimi Goese (cf plus haut) et Marianne Faithful. Insuccès commercial total. Naissance d'un projet Hynes/Zazou (un duo avorté baptisé Sweet William en hommage à l'écrivain américain John Hawkes) dont le style electro pop laisse, alors, l'auditeur perplexe. Rescapées du naufrage, trois compositions (Mmmh, Under my wing et Beauty) franchissent la ligne d'arrivée. Sans grand bouleversement pour les deux premières. La partie de guitare de Mmmh, c'est l'originale. Forme définitivement coulée à Seattle, décembre 2000, quand Bill Rieflin (désormais batteur de REM) dégaine ses baguettes. Rickie Lee Jones, j'en rêvais mais elle n'a jamais donné suite. Orpheline: Mmmh, chanson difficile sur laquelle les grandes voix se fracassent et les petites se noient. Midi, automne anglais, une voix douce derrière celle du père: c'est la présentation live du dernier Peter Gabriel à Real World. A la mutualité, quelques semaines plus tard, Mélanie G a pris de l'assurance, en toute humilité. Chanson envoyée au bureau de papa, sa fille est en vadrouille, il la lui joue au téléphone. Mélanie tourne quelques jours autour du micro dans un studio de Bath. En Italie, avec Peter Walsh (1) nous avons commencé le mixage de l’album. Arrivée la dernière, Mmmmh boucle 10 années de Strong Currents.


Beauty
Même naissance donc que la précédente (à quelques jours prêt) mais une existence compliquée. Tout de suite, l'envie de Jane. De l'entendre chanter en anglais. D'abord séduire Philippe Lerichomme, éminence grise de feu Serge, veillant jalousement au destin Birkinien, réalisateur vieille école. De l’époque où travailler dans une maison de disques signifiait aimer aussi et surtout la musique. Deux chansons sont enregistrées avec elle au studio Taklab (99) à Paris. Dehors, il pleuviote, Jane adorablement earl grey. Sur la bande (dans l'ordinateur) rien qu'un métronome et un piano électrique famélique pour marquer les accords. Plusieurs pianistes s'y cassent les doigts. Trois ans plus tard Stefano Bollani entre au studio -coupe rasta, look rappeur ennervé- et grande perplexité : comment retenir ces mains qui volent dans tous les sens pendant qu'il s'échauffe? Pardon Stefano. Pardon d'avoir douté. Ton piano a donné à Strong Currents cette souplesse finale (ce fut l'une des toutes dernières séances) dont il avait tellement besoin. Exercice acrobatique risqué: suivre les souffles de la voix, coller aux notes et se détendre pour, d'un bond, pousser la musique vers le haut.


Let it blow
Emma Stow, une des deux voix de Phosphorus, groupe romano-anglais tendance trip hop. Concentré de tristesse blafarde mais sourires au téléphone. Première rencontre gare du nord, décembre 98. Maintes suivront. Jusqu'à ce Let it blow, d'abord vilain petit électronico-brouillon resculpté 100% acoustique. Piano, basson, hautbois. Aller-retours Paris-Londres et dernière couche en Italie. Entretemps Emma et Jean-Marc Butty (cf Into your dreams) mettent du Salt dans leur vie: Emma a assaisonné sa salade romaine au french dressing.


Under my wing
Pour la naissance paisible de cette chanson dont la forme n'a pas varié d'un poil: voir Beauty. Hormis la partie d'orgue juste avant la fin, d'abord jouée sur un harmonium pendant une répétition nocturne dans une abbaye norvégienne. Nina, fille de (patron de) pub (irlandais) n'aime pas le folklore. Ses disques d'un psychédélisme soft rock n'ont jamais réussi à traduire la folie douce de ses concerts. Il y a quelque chose de délicieusement malade chez cette jeune fille blonde à la voix de bonbon acidulé plongé dans un bain de LSD.


Freeze
Le ramage de Caroline Lavelle qui violoncellisait dans Elektra (cf Into your dreams) est aussi beau que son plumage. Longtemps, beaucoup, nous avons collaboré. Sur son deuxième disque Brillant Midnight, sur Lights in the dark (mon opus religieux irlandais), sur Coming Home (l'album de Yung Chen Lhamo) et, bien évidemment sur Strong Currents. L'histoire de Freeze ? Longue et compliquée, typique de ces morceaux laissés inachevés, ces idées abandonnées sur un bout de bande et qu'on retrouve par hasard. Au départ, la guitare de Lone Kent : une improvisation enregistrée au studio Taklab en 93 ou 94. Puis, quelques mois plus tard, la clarinette de Renaud Pion inspiré d'un thème de musique anglaise de la renaissance. Ensuite, les percussions héritées d’autres séances. Enfin, le texte, écrit lors de mes voyages pour Chansons des Mers Froides. Caroline réussit à lier le tout. J'hésite. Longtemps. Je fais écouter le résultat à Noah qui le trouve «pas assez cohérent». Laisser tomber? Caroline insiste. J'écris la partie de piano. Trop de temps a passé. Je ne sais toujours pas si la composition rend suffisamment hommage à la voix de l'interprète.


Remember
Je hais la musique des années 80 mais j'aimais bien Les Communards. A cause du nom peut-être. Ou de cette voix féminine si grave derrière Jimmy Sommerville? En avril 2001, tournée Sandy Dillon dans un van rock'n roll. Un groupe intelligent derrière une chanteuse totalement déjantée qui a du mal à s'assumer en nouvelle veuve. Dans cette gadoue des sentiments, de grands moments de partage. De la musique si loin de ce que la télé appelle la musique qu'après tout, ce n'est peut-être pas de la musique. Je découvre que ce violoniste au français parfait avec lequel nous sommes parti sur les routes d'Europe pendant un mois est le mari de Sarah Jane Morris, ex chanteuse des Communards. David Coulter (c’est lui) m'envoie les disques de son épouse qui poursuit une carrière aux frontières du r'n'b et du jazz. Avant dernier CD dépouillé avec un Marc Ribot austère. Dernier opus plus attendu. Entre les deux, séance à Real World au printemps 2002, pendant le mixage du disque de la chanteuse ouzbek Sevara Nazarkhan. David a amené sa scie musicale et découpe quelques bûches. Remember vacille entre folk et rock avec grosses guitares de fin enflant comme des grenouilles. Ligne rouge dépassée pour un disque où l'électricité doit rester apaisée. Copie corrigée au violon oriental. Encore raté. Remember est le seul titre a être totalement repensé après mixage. Exercice dangereux quand le budget a déjà explosé. Peter Walsh s'y reprend à deux fois, chez lui, pour en venir à bout.


Is this
En géologie comme en musique, il se produit parfois des glissements qui dévoilent d'anciennes strates et en recomposent de nouvelles. A l'origine de Is this, une partie de piano de Ryuichi Sakamoto, non utilisée pour un morceau de Lights in the dark, bonne à débiter. De Ryuichi, j'aime le son que font ces accords si reconnaissables, portés par un phrasé à la fois precis, tendu, aérien. D'accompagnante, la partie de piano se retrouve soliste. Certains traits accentués à l'électronique, dissonances pointés du bout des bois. Pas question de gommer, plutôt souligner. Tableau abstrait, regardé de loin en loin, à la manière de Rothko assis devant ses toiles pendant des heures. Quelques lignes griffonées: Is this love too strong for you? Sophie Moletta devant le micro. Cru 98, encore fruité (la réalisation de son album Dive virera acide). Les mots se glissent en boucle entre les touches. Quelque chose bouge derrière les notes, encore un effort. Sophie repartie vers d'autres aventures, compléter les phrases, préciser le sens, souffler sur les braises pour que le feu reparte. Dans mon carnet d'adresse, un nom souligné trois fois: Catherine Russell. Bouleversante dans un disque live de Jane Siberry où elle chantait Greenleaves. Catherine fait le joli choeur derrière Cyndi Lauper, Madona ou Elvis Costello. Gros calibre de studio US. Ruineux assurément. Mais non. «Je pars en tournée avec David Bowie, écrit-elle. Je serai à Paris dans deux mois». Elle chante Is this avec juste ce qu'il faut d'émotion écrasée, de pathos retenu. Le lendemain soir, je vais la voir au Zenith, derrière Bowie. Le maître perd les pédales sur China Girl et je le trouve tout à coup sympathique.


Indiana Moon
Lisa chante à Paris et je ne suis pas là. On est fin 94, Chansons des Mers Froides vient de sortir. Quelqu'un pourrait lui donner une copie? Elle écoute, elle prévient qu'elle revient bientôt en France. Quelques jours au studio NME: 3 ou 4 chansons, dont cet Indiana Moon. Première version très trip hop. Deuxième déstructurée. Troisième désarticulée. Pose. Accords tarabiscotés au clavier. Transposition guitare. Mise en pièces détachées. Montage. Violons dégoulinants. Eponge. Reprise de la guitare en kit. Bruits légers. Fini. Lisa, petit bout de femme au grand coeur, rejoint Catherine Russell dans le monde selon Bowie (Heather).


Morning
Il aura fallu la sortie de Free Zone 7 (compilation 2002 électroniquement correcte) pour je découvre la chanteuse d'un groupe que tout le monde connaissait depuis longtemps: Mandalay. Lacune injustifiable réparée en quelques heures. Mademoiselle Nicola Hitchcock, en rupture de groupe est à Waterloo (beaucoup de gares dans Strong Currents). «Je ne peux enregistrer que seule dans ma chambre» dit-elle. Ainsi cela sera-t-il. Sur Morning, tout en piano Sakamoto, souffle une surprenante bise irlandaise. Je peux enfin ausculter ce vibrato dont je me demandais s'il était naturel. Nicola toute nue est encore plus belle. Funambule, elle avance sur les cordes d'un quatuor qui a tendu son filet. Quatre garçons épatants servant sans jamais bailler.


In the middle of the night
Seattle, de bout en bout. Dans la batterie de Bill Rieflin, la guitare de Chris, la voix de Lori. Seattle versions 99 puis 2000. Pour la promenade des Géants à travers Paris (dont j'ai fait la musique), désastre technologique qui précède l'ouverture de la coupe du monde de foot 98, Lori est venue murmurer. Brève séance, trop peu de temps pour en faire plus. Rendez-vous à Seattle quelques mois plus tard. Diners avec Bill Rieflin et Peter Buck, déjeuner avec Robin Holcomb grande chanteuse ignorée que je m'en veux encore de n'avoir pas enrôlée. Puis Lori disparaît, largue les amarres, retourne à New York sans laisser d'adresse. Recherchée patiemment. Retrouvée de justesse au moment du choix des titres pour l’album.


(1) De Peter je voudrais dire tant de bien que cela parraîtra suspect. Tant pis! C'est parce qu'il a coproduit le disque le plus important des années 90 (Tilt de Scott Walker) que je lui demande – en 1997 - s'il veut bien mixer Made on Earth de Barbara Gogan (l'ex chanteuse des Passions) que je viens de réaliser. Peter (qui a travaillé avec Peter Gabriel et produit -entre autres- le “New Gold Dreams” de Simple Minds) me fait entrer dans la grande famille Real World. Depuis, tous les albums sur lesquels j'ai travaillé (que ce soit en tant qu'artiste ou que producteur) ont été mixés par lui.