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L’ABSENCE

J’avais d’abord pensé à Room Service. Un titre un peu ironique qui devait accompagner une musique plus « facile » que celle de mes disques précédents. Une production électronisante, sans aspérités, avec juste assez d’originalité pour ne pas déranger. Mais voilà que j’écoute l’ensemble des morceaux, alignés les uns derrière les autres, prêts à partir à l’usine de pressage et que je me dis : « Room Service ? Non, ce n’est pas possible. C’est bien trop mélancolique ». Là où je voulais passer sur la pointe des pieds, je m’aperçois que je fais craquer le parquet.
Et tout à coup me revient ce passage de « A La Recherche Du Temps Perdu » où le narrateur de retour chez lui, à l’improviste, regarde avec tendresse sa propre mère qui ne l’a pas encore vu. J’étais présent, dit-il, à ma propre absence. C’est exactement l’effet que m’a fait cette écoute. Je m’étais absenté de la musique, j’avais voulu la vider, la gommer de toutes les aspérités, m’en retirer pour ne pas déplaire et voilà que ces notes, ces accords et ces phrases se sont regroupés, presque à mon insu, pour me renvoyer mon image, pour recréer, en mon absence, celui que je ne peux éviter d’être.
À quoi bon lutter contre soi-même ? Autant laisser faire son savoir faire. Et celui de tous les invités qui comme d’habitude viennent boucher les trous de mon imagination et enluminer les murs de mon salon de musique. Ici comme dans Strong Currents publié l’an dernier, les voix de Nicola Hitchcock (qui fut la moitié limpide de Mandalay), Caroline Lavelle (violoncelliste chez Peter Gabriel, Radiohead et les Chieftains, chanteuse rafaëlite avec William Orbit), Emma Stow (passée de la douceur de Phosporus à l’âpreté de Salt) ont filé droit au but. Asia Argento disant, onaniste, la première scène du Mépris de Jean-Luc Godard, c’était un vieux fantasme enfin réalisé. Mais c’est à Lucrezia von Berger, nouvelle recrue dans l’armée des célestines, que revient l’interprétation de la plus perverse des chansons du disque : derrière une mélodie naïve, se cachent des paroles asphyxiantes : I spy, Eye spy… Nouveauté encore une chanson française en français, chantée par un français : Edo. « Elle Est Si Belle » a fait le tour de l’Atlantique. Composée par Ronnie Bird, ex-idole des années 60, à NY, retaillée par Mader, compositeur des films de Ang Lee, à LA, revisitée à Paris dans les studios NME et Taklab, la chanson s’aventure dans une Terra Incognita où, j’espère, elle trouvera son chemin. L’Absence se termine sur un texte de Karl Marx dit par une chanteuse et comédienne anglaise, Katrina Beckford.
J’ai étudié Marx à l’université et suis resté profondément marxiste. Il n’y a que les esprits aveugles pour ne pas vouloir voir combien son analyse reste pertinente.
Les musiciens qui s’activent paisiblement derrière, faut-il encore les présenter ? Ceux qui me connaissent les connaissent : Lone Kent et ses guitares toujours du même bon goût, Bill Rieflin (désormais batteur de REM) à la frappe amicale, mon cher florentin, Marco Lamioni, qui gratte queqlues notes acoustiques…
Reste cet homme, caché derrière la console au fond du studio, sans lequel je ne saurais donner à ces sculptures sonores leur aspect définitif. Il s’appelle Peter Walsh, mixer sans lui me panique. Il a enregistré quelques-uns des plus beaux albums rock de ces 20 dernières années (Peter Gabriel, Simple Minds, le fabuleux Tilt de Scott Walker). Ici encore, il lisse le son et lui donne cette brillance de chaussure bien cirée que mon travail brouillon aurait parfois tendance à ruiner.
Mais parce que j’ai beaucoup aimé « Mint », le dernier disque d’Alexkid, parce que je le connais depuis tellement longtemps qu’il est presque de la famille, parce que je me suis dit qu’un peu de sang frais ne pourrait que rosir mes joues blêmes de Dracula des studios, je lui ai demandé de mixer lui aussi quelques titres. Ce qui fut fait. En mon absence. Forcément.

Hector Zazou/Décembre 2003